Misère des prolétaires et tentatives d'organisation de classe au pays du capital triomphant

Union Prolétarienne

juin 1982

Dans le pays présenté par les médias comme le seul où le chômage ne sévit pas comme dans les autres, la crise a amené en réalité comme partout ailleurs son cortège de misère et de chômage pour les ouvriers.

Les statistiques gouvernementales du Japon reconnaissaient à peine un taux de 2% de chômage, mais ces chiffres n'ont rien à voir avec la réalité: le chômage de tous ceux qui en sont le plus frappés, ouvriers journaliers, ouvriers temporaires, ouvriers saisonniers d'origine rurale, femmes etc... ne sont pas comptés dans les statistiques.

Il suffit qu'un ouvrier ait travaillé une heure dans la semaine pour qu'il ne soit pas considéré comme étant un chômeur.

On peut imaginer le rôle que jouent les agences pour l'emploi. Les femmes qui «démissionnent» toujours et ne sont jamais licenciées s'inscrivent très rarement aux agences.

Tous ceux qui n'ont pas le statut d'ouvriers «permanents» dans une grande entreprise sont ainsi rayés des statistiques relatives aux chômeurs.

On comprend dans ces conditions que le taux de chômage sait toujours aussi fixe, puisque même celui qui perd un emploi stable entre très rapidement dans cette catégorie d'ouvriers à emploi instable, sans quoi il ne pas survivre.

Un caractère spécifique du chômage au Japon est que celui des jeunes est moins élevé, parce que le système du salaire échelonné sur la base de l'âge et de l'ancienneté en fait une main-d'oeuvre bon marché, particulièrement recherchée par les grandes et petites boîtes, à la fois pour sa productivité (les ouvriers sont encore jeunes et en bonne santé) et son prix moins élevé.

Le chômage est donc plus élevé chez les ouvriers plus âgés, qui ayant souvent une famille à nourrir et s'ils se retrouvent au chômage, s'embauchent dans des conditions très défavorables et dans les secteurs les plus mal payés.

Un chiffre donnera une idée de l'exploitation que subit cette armée de réserve industrielle que sont l'ensemble des chômeurs; le nombre des travailleurs «familiaux» non rémunérés se monte à presque 7 millions.

Ils sont les plus nombreux dans l'agriculture, le petit commerce et la construction. Ils sont également plus nombreux depuis la crise dans les mines et l'industrie.

Inutile de dire que dans bien des cas il ne s'agit de main-d'oeuvre «familiale» que de nom, comas nous allons le voir concrètement dans le secteur de la construction.

Bien sûr, reconnaître uniquement 2% de chômage cela sert surtout dans la propagande démagogique de la bourgeoisie, et sert particulièrement dans le maintien de l'illusion que le renforcement de la compétitivité internationale des marchandises de son pays est utile au prolétariat, lui épargnant le chômage qui augmente à une allure vertigineuse partout.

C'est une partie de tout l'arsenal de propagande de réorganisation pour renforcer le nationalisme et préparer à la guerre.

Mais face à ce renforcement de l'exploitation et de l'oppression, il existe aussi une réaction des prolétaires, lutte qui dans son essence est internationale et présente les aspirations et les perspectives communes à tout le prolétariat mondial.

Un exemple d'une telle lutte a été celle menée dans la période de fin d'année dans les quatre plus grands quartiers d'ouvriers journaliers au pays et de manière coordonnée.

Ces quartiers, souvent présentés comme étant ceux du sous-prolétariat et du lumpen, qualifiés de tous les noms par la bourgeoisie (repaire de truands, alcooliques, maquereaux etc...) n'en sont pas moins d'immenses réservoirs où le capital puise allègrement la force de travail nécessaire à tous les grands travaux publics!

Ainsi la construction des stades des Jeux Olympiques (1964), les métros et tous les grands immeubles de Tokyo ont été réalisés principalement par ces ouvriers journaliers.

L'Etat où les différentes municipalités des grandes villes passent les commandes aux grandes entreprises de construction qui, à leur tour, en passant par deux ou trois niveaux de boîtes de sous-traitance recrutent les ouvriers dans ces quartiers où il règne une misère extrême.

Ces boîtes recrutent souvent en utilisant des «mercenaires» qui soutirent le plus souvent la moitié de la paye des ouvriers, ou encore servent à maintenir par la terreur les ouvriers sur les lieux de travail, alors qu'ils ne perçoivent pas leur paye.

Ces quartiers s'appellent YOSEBA, terme qui signifie «lieu de rassemblement», parce que tous les matins à partir de 5h30 les «hommes de main» des boîtes y viennent en bus, en un endroit précis, recruter les ouvriers.

Celui qui, à 7h du matin, n'a pas trouvé de boulot pour la journée, passera certainement la nuit dehors, car les ouvriers, dans ces quartiers, se logent pour la plupart à la journée.

Dans certains cas où les lieux de travail sont éloignés, dans d'autres villes et même parfois dans d'autres pays, les ouvriers logent dans des foyers sur place, les HAMBA, également surveillés par des mercenaires, où la boisson, le logement, etc... sont plus chers qu'ailleurs, à tel point qu'il se révèle des cas où les ouvriers s'endettent auprès de la boîte et sont obligés de continuer à travailler pour rembourser.

Depuis la crise de 74, les conditions de travail n'ont fait qu'empirer avec le chômage, multipliant des cas de paiement de salaires amputés d'une bonne partie, ou même parfois restant impayés. Les salaires baissant, la violence du capital est encore plus forte, profitant du chômage qui pousse les ouvriers à accepter les mauvaises conditions de travail.

Ces lieux ont été aussi des endroits où se sont développés à maintes reprises dans le passé des mouvements de révolte.

Le quartier de SANYA à Tokyo en est un exemple. Quartier le plus grand d'ouvriers journalier de la capitale, il regroupe de 10.000 à 15.000 ouvriers journaliers. Entièrement détruit pendant la dernière guerre impérialiste, la bourgeoisie le réemplit très vite dès le lendemain, de chômeurs, de victimes de la guerre qui se rassemblaient devant les gares.

Depuis, c'est resté un réservoir de main-d'oeuvre pour tous les grands travaux et les diverses entreprises de construction.

Ce quartier a connu de nombreuses luttes dans les années passées.

Au début des années 50 il s'y est développé des mouvements contre la guerre de Corée, puis des mouvements contre le chômage, où les rassemblements devant les agences pour l'emploi se terminaient en affrontements avec la police.

Dans les années 60, pendant le recul du mouvement des luttes ouvrières, ce quartier a vu de nombreuses émeutes, n'étant par ailleurs touché en rien par les «miettes» de la haute croissance.

En 68, des comités de lutte s'y organisèrent en lien avec le mouvement contre la guerre du Vietnam, et les «comités de jeunesse contre la guerre», comités ouvriers à caractère extra-syndical très actifs dans tous les affrontements et manifs.

Il y eu en 68 l'attaque du commissariat central de ce quartier, ce qui provoqua par la suite un affrontement entre les organisations du P.C. de ce quartier et le comité de lutte.

De 72 à 74 se constituèrent, toujours dans ce même quartier ainsi que dans un autre, des comités de lutte pour porter la lutte contre les conditions de vie et de travail sur les lieux mêmes du travail. La répression et la crise amenèrent une dispersion, des emprisonnements de militants et la dissolution de ces comités.

Des ouvriers combatifs ayant tenté de continuer ce mouvement ont réussi à nouveau à se regrouper en comité et à impulser des luttes contre l'exploitation qui s'aggrave de jour en jour.

Surmontant des conditions très difficiles de lutte, chômage accru, concurrence accrue entre ouvriers, dispersion des ouvriers dans une multitude de petites boîtes, ce comité mène un travail tenace pour organiser la solidarité de classe.

La lutte de fin d'année, appelée ETTO (lutte pour affronter l'hiver), est un moment devenu traditionnel dans ce quartier où la saison d'hiver est un vrai cauchemar pour les ouvriers réduits au chômage. Les mots d'ordre lancés par ce mouvement sont très simples:

« Par notre unité, ne laissons aucun de nos camarades mourir de faim ou de froid ». « Si on t'attaque; riposte ». « Reste en vie pour riposter ».

Le capital qui voit dans ce mouvement un moment de rassemblement et d'organisation des ouvriers, a créé des sortes de camps pour y enfermer loin de ce quartier les ouvriers réduits à la misère totale.

En effet ce mouvement se démarque totalement d'un quelconque mouvement de « charité », et il vise avant tout à créer une force de classe pour s'opposer aux attaques de la bourgeoisie.

Ces attaques se multiplient de toutes parts, et pour s'y opposer il n'y a que la centralisation de tous les problèmes qui se posent aux ouvriers, le rassemblement de toutes les forces disponibles pour y faire face.

La vraie nature de cet hiver, comme le disent les camarades du comité de lutte, se trouve dans l'attaque du capital qui s'en sert comme moyen de se débarrasser des ouvriers les plus faibles, les moins résistants, donc qui peuvent crever parce qu'ils ne sont plus rentables pour le capital!

Les camps, les différentes mesures de "sécurité", d'assurance, pour les interner dans différents types d'établissements ne sont qu'un moyen de répression, de division, afin de se débarrasser de tous ceux devenus non rentables, et ceci ne représente qu'une étape avant leur élimination physique et nullement des mesures charitables pour les empêcher de crever.

Pour ces «établissements» entourés de fil de fer barbelé, loin de tout lieu d'habitation, l'Etat a investi la somme de 8 millions de francs lourds.

Face à cela les ouvriers du quartier organisent la nourriture pour les chômeurs avec l'argent ramassé par leur collecte.

Le mouvement s'ouvre par une manif dans le quartier pour appeler tous ceux qui sont dans la rue à venir occuper le parc du quartier. Dans le parc sont organisés distribution de nourriture, soins, assemblées générales, fêtes de nouvel an, discussions-débats.

Les ouvriers s'organisent dans différents groupes de travail: - groupe de propagande.
- groupe de solidarité avec les prisonniers et les ouvriers des camps.
- groupe de discussion des travailleurs, pour centraliser les informations sur les conditions de travail et organiser la riposte.
- soins, nourriture, patrouilles de nuit pour ne pas laisser les malades et sans abri dehors, appeler les autres à venir se rassembler et discuter des initiatives à prendre.
- groupes de défense contre les flics.

Tel est donc le fonctionnement du comité. Ce travail de rassemblement impulse un mouvement d'auto-organisation des ouvriers pour ne pas laisser isolé chaque ouvrier face à la violence du capital.

Les descentes en groupes de plusieurs dizaines, parfois 100 ouvriers, sur les petites boîtes pour obliger le patron à payer la totalité des salaires, encouragent de plus en plus les ouvriers jusque-là isolés et terrorisés (car souvent tabassés) à en parler, et ces derniers jours c'est par dizaines que se révélaient des cas de salaires impayés en grande partie ou totalement.

Immédiatement les prolétaires sur place, chômeurs et actifs, jeunes et vieux, s'organisaient pour aller obliger le patron à payer. Ainsi, là où la dispersion trop grande dans de petites boites fait obstacle à la lutte, c'est en s'organisant dans la rue, en, partant de la rue, que les ouvriers créent un rapport de force en organisant la solidarité entre chômeurs et actifs.

Contre ce mouvement les patrons essayent déjà de créer des syndicats par boîte, à leur solde. Elargir encore et toujours la solidarité de classe et mener des actions directes contre les patrons et leurs mercenaires sont les seuls moyens pour mettre en échec de telles tentatives.

Avec le chômage, les capitalistes ne reculent devant rien pour renforcer l'exploitation parce que tous les jours, s'ils le veulent, ils peuvent changer d'ouvriers. Quant à celui qui proteste, ils ne le réembauche plus!

Contre cela, seule l'union entre la masse des chômeurs et celle des ouvriers actifs permet de créer un rapport de force. Que la répression soit particulièrement sévère contre de telles tentatives, rien d'étonnant.

Six camarades sont actuellement en prison pour avoir mené ce type d'action.

Mais en multipliant celles ci, en retournant encore plus nombreux à la boîte qui avait dénoncé au tribunal ces camarades, le comité de lutte a redonné confiance aux ouvriers les plus démunis, a redonné la capacité et l'efficacité de mener la lutte commune.

Par ce travail, les camarades du comité de lutte montrent qu'il ne saurait exister de revendications pour «garantir» les conditions d'existence des ouvriers. Car toutes les miettes et concessions que donnent la bourgeoisie ne visent qu'à détruire le mouvement de classe.

Le mouvement de lutte de fin d'année a permis de montrer concrètement que seule la solidarité de classe organisée permet de faire face aux attaques du capital, de créer une force capable de riposter du tac au tac; que face à la violence de l'ennemi, c'est seulement par la violence de classe organisée que la riposte est possible.

Ce mouvement dans le quartier a permis aussi d'impulser un mouvement dans les camps. Dans l'un d'entre eux une assemblée de 500 ouvriers s'est tenue pour établir une liste de revendications.

La veille du dernier jour de ce mouvement a été organisée une manifestation pour se rassembler devant le commissariat central du quartier. Le dernier jour sera passé à aller sur différentes boîtes.

Mais le mouvement continue et le travail d'organisation aussi, en particulier pour lutter contre les bottes les plus «résistantes».

La lutte menée par ces ouvriers montre un exemple de solidarité de classe, de lutte dans des conditions difficiles.

Il existe ainsi partout des foyers de lutte qu'il s'agit de maintenir, de renforcer et d'élargir. On voit aussi que ces masses que l'on traite souvent de lumpen, d'inorganisables ou dont les révoltes sont qualifiées trop souvent de non-prolétariennes, montrent au contraire une capacité d'auto-organisation, et leur révolte est un terrain fertile de fermentation et d'organisation révolutionnaire.

Le travail révolutionnaire parmi ces couches est d'autant plus précieux aujourd'hui qu'une partie encore trop grande du prolétariat est enfermée dans le réformisme et le nationalisme. Le travail d'organisation sur des bases de classe dans les couches les plus sensibles à l'internationalisme permet d'ouvrir une brèche contre la domination et le renforcement du nationalisme et prépare l'organisation de classe, la force de classe nécessaire.

Les camarades du comité de lutte ont montré, tout au long de leurs interventions, le lien entre l'aggravation de l'exploitation, de l'oppression et de la répression avec les préparatifs à la guerre de la bourgeoisie.

Malgré ses limites et son isolement cette lutte s'inscrit dans les perspectives générales du prolétariat aujourd'hui, ainsi qu'elle appuie certaines nécessités, telles que la tendance à l'organisation-centralisation des forces.

En aucun cas, il ne saurait être question de considérer ce comité, ainsi que l'action qu'il entreprend, comme un simple organe de lutte immédiate ou autre. En effet, les questions politiques soulevées dans ce regroupement ne concerne pas seulement la lutte des ouvriers journaliers.

Outre le fait que le comité a entamé un processus de fusion avec d'autres regroupements d'ouvriers journaliers de Tokyo, Nagoya et Osaka, il multiplie les actions communes avec des comités de prisonniers récemment constitués.

De même qu'il se trouve devant la quasi-nécessité de dépasser le cadre restreint de sa lutte originelle. Les questions du chômage, de la préparation à la guerre, de la démocratie, des droits, sont constamment à l'ordre du jour.

Néanmoins, nous pensons que ce mouvement ne s'est pas donné encore toute, ou une bonne partie, de la formalisation organisationnelle et politique nécessaire à ce type d'élargissement.

Toujours est-il que le mouvement ne cesse de progresser, au point que les flics japonais commencent sérieusement à s'y intéresser, et pas seulement dans un cadre répressif. En effet, le 24 avril dernier le commissariat du quartier de Sanya était littéralement pris d'assaut par plus de 1000 ouvriers journaliers.

A cela, il a suivi un certain nombre d'arrestations avec des «gardes à vue» pouvant facilement dépasser un mois, puis relâchement des camarades, arrestations d'autres, libérations et ainsi de suite. Les flics font plus ou moins le tour des militants ouvriers connus et «tâtent» un peu le terrain, certainement en vue d'une offensive plus grande contre le comité, en vue de son élimination.