L’importance historique (pour l’idéalisme) d’Aristote, disciple de Platon



Si la pensée dialectique a réussi à se développer dans la Grèce antique, c’est l’idéalisme qui a triomphé, un idéalisme porté par trois penseurs : Socrate, puis son disciple Platon, et enfin Aristote lui-même disciple de Platon.

Si les dialecticiens s’intéressaient au mouvement, et donc à la réalité où ils voyaient le mouvement, tel n’était pas le cas de l’idéalisme. Cet idéalisme privilégiait les idées, et vu que les idées sont abstraites, et pures, elles ne peuvent pas exister dans un monde en mouvement.

L’idéalisme oppose donc la réalité matérielle, qui a finalement peu de valeur, à un monde idéal, où triomphe le bon, le beau, le bien. Toutes les choses qui existent sur Terre ne sont qu’un pâle reflet du monde des idées, toute chose matérielle ayant son équivalent pur et parfait dans une sorte d’univers parallèle.

L’idéalisme a ainsi très tôt compris la valeur de la pensée d’Héraclite, pour qui tout est mouvement, et s’oppose à lui en mettant en avant Parménide, pour qui tout ce qui est multiple a comme origine l’Un, l’unité, et donc l’Un a plus de valeur.

L’idéalisme désirant du « pur et parfait », inévitablement le monothéisme apparaît : n’est en effet pur et parfait qu’une sorte de « Un » suprême, content de lui, absolument tout seul, n’ayant besoin de rien, etc.

Le monde matériel n’est qu’une sorte « d’irradiation » de cette unité. Le judaïsme, le christianisme et l’Islam ne disent pas autre chose, et pour cause toute leur philosophie est fondée sur la pensée de Socrate, Platon et Aristote.

On peut même dire que toutes les principales religions sont reliées à cette pensée, car les penseurs idéalistes grecs ont sans nul doute été influencés par la pensée indienne (notamment le thème de la réincarnation et de l’éternité de l’âme, par opposition au corps simplement passager). Inversement, l’hindouisme moderne, tout comme le bouddhisme moderne, a profondément été influencé par les auteurs idéalistes allemands du 19ème siècle.

Mais comment se présente la conception idéaliste de Socrate, Platon et Aristote ? Pourquoi Aristote est-il devenu le principal penseur des 2500 années d’idéalisme, jusqu’à aujourd’hui ?

En fait, lorsque Platon a construit sa théorie des « idées » pures et parfaites, situées dans un « au-delà » inaccessible, il a de fait nié la valeur de notre monde, tout comme l’ont fait les hindouistes et les bouddhistes.

Tout un courant de pensée va suivre cette logique : ce seront les « néo-platoniciens » et les différents courants chrétiens, jusqu’au Moyen-Âge.

C’est là qu’intervient Aristote, qui va théoriser l’idéalisme, et ce dans tous les domaines : physique, métaphysique, politique, psychologie, arts, économie, morale, etc.

Aristote était le disciple de Platon, mais n’était pas d’accord pour placer le « monde des idées » dans un au-delà inaccessible. Il l’a donc descendu d’un cran et placé dans notre monde, dans le ciel : ce sont les astres.

Mais en faisant cela il ramenait les idées à de la matière, et cela en tant qu’idéaliste il ne le pouvait pas : il a donc inventé le principe du « premier moteur », qui est immobile mais fait se mouvoir toutes choses dans l’univers.

Évidemment, il n’est pas étonnant que par la suite, les religions modifieront la pensée d’Aristote, faisant de ce « premier moteur » le Dieu monothéiste. Les religions juive, chrétienne et musulmane sont pétries de la pensée d’Aristote ; les plus grandes analyses de ces religions, qui datent du Moyen-Âge, consistent en des débats sur la pensée d’Aristote (la kabbale juive, Saint Thomas d’Aquin, Avicenne et Averroès).

Ce qu’a fait Aristote est proprement génial : il a maintenu l’idéalisme, tout en justifiant l’existence du monde réel. En effet, puisqu’il y a un intermédiaire, alors le monde matériel a une valeur, une valeur moindre, mais un valeur quand même, car le « divin » y est présent, même en partie.

Il y a ainsi la « physique » qui parle du monde matériel, et la « métaphysique » qui s’intéresse au « premier moteur », à Dieu. Il s’agit de deux sciences séparées : Aristote a permis le premier l’avènement de la science, en tant que discours scientifique sur la matière.

Bien entendu, cette science de la matière sera dans l’ombre de la métaphysique, et ce pour longtemps : il faudra attendre les débuts du capitalisme pour que naissent les grandes écoles, d’ailleurs typiquement françaises (Polytechnique, Mines, Ponts et Chaussées, etc.).

Cependant, cette science existe de manière indépendante des questions divines, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. C’est un bond intellectuel énorme, qui ne sera assumé tout d’abord que par les civilisations ayant adopté l’Islam comme religion, au Moyen-Âge, puis par les pays d’Europe où le capitalisme a permis la généralisation des méthodes scientifiques.

Posons alors la question : comment Aristote a-t-il fait pour conjuguer science et idéalisme ?

La réponse se pose ainsi : Aristote a maintenu l’existence du « Un » de Parménide, sous la forme d’un cercle. Pourquoi un cercle ? Tout simplement parce que le cercle représente parfaitement le « Un » : un cercle n’a ni début, ni fin ; on peut partir de n’importe quel point, cela ne change rien.

Ce cercle représente donc absolument et parfaitement le « Un », et se retrouve donc dans ce qui est pur. Le « moteur premier » est un cercle parfait ; il est inatteignable, il est l’objet de la métaphysique.

Mais le monde physique lui est ainsi composé de deux étages : les astres, cercles qui pratiquent un mouvement circulaire plus ou moins parfait, qui forment l’étage supérieur, proche du « premier moteur ».

Et le monde matériel où nous vivons, qui lui est éloigné du « premier moteur » et où le mouvement circulaire est très imparfait. La preuve : les individus ne le pratiquent pas, ce qui nécessite de s’intéresser aux espèces, qui elles pratiquent ce mouvement.

Voilà pourquoi la science, tant qu’elle n’est pas marxiste-léniniste-maoïste, est idéaliste : elle conçoit le mouvement comme mécanique, comme pratiquant un éternel retour. La disparition des espèces végétales et animales en raison des destructions a ainsi du mal à être comprise par l’humanité, qui s’imagine de manière idéaliste que « tout recommence tout le temps ».

À partir d’Aristote, la science naît et considère donc que le monde a des lois, ce qui est correct ; mais la science considère que les objets de ces lois sont immuables et éternels. C’est là que réside l’idéalisme.

Aristote ne conçoit la réalité qu’à partir de l’exemple de la poule qui fait l’œuf et de l’œuf qui fait la poule ; il y a la cause et la conséquence, mais pas de dialectique, pas de saut qualitatif.

Ce qui est sera, et la seule chose qu’il est possible de faire c’est de déduire de manière logique les qualités des choses, les unes à partir des autres.

C’est exactement le principe de la vivisection : tel animal ayant soi-disant telle partie du corps comme l’être humain, on en déduit par logique (ou « analogie ») que l’on peut en profiter pour tester sur l’animal en question au lieu de l’être humain.

Bien entendu, une telle conception est totalement idéaliste, des rapprochements mécaniques sont faits ; le mouvement n’est pas compris, et voilà pourquoi la vie est considérée comme quelque chose de simplement mécanique et pourquoi les médecins ont des attitudes de mécaniciens dans les hôpitaux.

Dans la conception idéaliste, le mouvement est mécanique et fourni par un « grand horloger » qui alimente en énergie une réalité matérielle où tout se reproduit de manière mécanique. Il n’y a pas de place pour le changement.

Ce qui existe n’évolue pas, répondant simplement à une relation précise entre forme et matière : il n’y a pas de saut qualitatif, que de la répétition.

D’où la conception politique d’Aristote : le maître doit répondre à son contenu et être le maître, l’esclave devant faire de même et donc être esclave, sans quoi ils seront malheureux. Et d’où sa conception de l’art : la catharsis permet le « nettoyage » des passions afin que chacun soit comme il faut et se comporte de manière adéquate à sa « nature ».

Il est évident que l’humanité a profité de cette conception scientifique, qui même si elle est idéaliste, a permis de généraliser la compréhension du monde, de créer des « catégories » : c’est ici le formidable mérite d’Aristote.

Mais la dignité du réel n’est pas atteinte, et il faudra attendre Spinoza pour que le « premier moteur » soit éjecté au profit d’un monde simplement matériel, Dieu étant le monde et n’étant ainsi plus Dieu, mais la réalité elle-même.

Puis Hegel soulignera le caractère central du mouvement, et le caractère dialectique du mouvement.

Enfin, Marx et Engels poseront les principes du matérialisme dialectique, qui seront synthétisés par Lénine – Staline et Mao Zedong : c’est alors que l’humanité dispose d’une compréhension scientifique de l’ensemble de la matière, et donc de la reconnaissance de la biosphère, comme lieu de la vie, expression du mouvement de la matière éternelle.

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