La moquerie comme « style » en tant que caractéristique nationale française (A la lumière de Madame de Staël, première partie)


« A Paris plus qu’ailleurs, il est impossible d’arrêter une plume qui se croit amusante. » (Baudelaire, Richard Wagner et Tannhäuser à Paris)

La moquerie en tant que style est une caractéristique très importante de la culture nationale française; toutefois, il s’agit là assurément d’un défaut, d’un lourd défaut, qui fait triompher le superficiel.

Par conséquent, les communistes doivent en France saisir la dimension culturelle de ce défaut, afin de le combatte de manière opportune, car les défauts de type nationaux appartiennent aux valeurs bourgeoises.

La nation est en effet quelque chose de temporaire, à l’opposé de la culture produite par le peuple, et les traits nationaux n’appartenant pas à la culture en tant quel sont des chaînes au soulèvement prolétarien.

La moquerie, qui tient de l’indifférence et de la méchanceté, tout comme de la mesquinerie, est typiquement bourgeoise: elle exprime le dédain, principalement pour ce qui est nouveau.

Regardons ce qui est dit ici, dans ces mots faisant partie d’un recueil publié en 1800:

« L’esprit moqueur s’attaque à quiconque met une grande importance à quelque objet que ce soit dans le monde; il se rit de tous ceux qui sont dans le sérieux de la vie, et croient encore aux sentiments vrais et aux intérêts graves.

Sous ce rapport, il n’est pas dépourvu d’une sorte de philosophie; mais cet esprit décourageant arrête le mouvement de l’âme qui porte à se dévouer; il déconcerte jusqu’à l’indignation; il flétrit l’espérance de la jeunesse. »

On retrouve ici décrite une attitude bien française; la raillerie accueille en effet bien souvent le nouveau, les nouveautés.

Et ce n’est pas pour rien que ces lignes décrivent si bien un défaut typiquement français, ou tout au moins très largement partagé en France, au point d’être une sorte de « seconde nature » sur le plan culturel.

Elles ont en effet été décrites par Madame de Staël, dans De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales. Une femme qui a vécu de 1766 à 1817 et qui est la plus grande figure française de la réflexion sur la littérature. Si elle est quasi inconnue, cela tient à trois raisons:

- la première est qu’elle est une femme;

- la seconde est qu’elle est protestante;

- la troisième est que ses analyses portent sur la culture nationale française, précisément au moment de sa naissance avec les périodes de Louis XIV et de la révolution française.

La citation est d’ailleurs tirée d’un ouvrage au titre très clair: « De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. »

Mais au-delà de la littérature, Madame de Staël parle de la culture, et c’est pour cela que ses travaux sont très importants pour comprendre la nation française, et la critiquer afin d’arriver à son dépassement sur le plan culturel.

Prenons un exemple, qui permet de saisir la dimension essentielle de cette question de la moquerie en tant que « style. »

Dans l’article de Révolution « Le matérialisme bourgeois contre la dignité du réel et la réalité sensorielle: affrontons Descartes et l’esprit vivisecteur français » il a été affirmé que le matérialisme bourgeois de type français a fait toute une construction intellectuelle donnant à la démonstration une valeur absolue, et rejetant les sens.

Eh bien la moquerie repose justement sur cela. La moquerie, c’est un refus de se confronter au réel, de mettre en jeu ses sens, pour n’accorder de valeur qu’à l’attitude.

Madame de Staël décrit cette attitude « posée » – qu’on peut appeler également « raisonnable » – lorsqu’elle décrit la France monarchiste et ses effets sur la culture nationale française.

Voici les mots qu’elle emploie (c’est nous qui soulignons):

« La nation française était, à quelques égards, trop civilisée; ses institutions, ses habitudes sociales, avaient pris la place des affections naturelles.

Dans les républiques anciennes [en Grèce antique], et surtout à Lacédémone [=Sparte], les lois s’emparaient du caractère individuel de chaque citoyen, les formaient tous sur le même modèle, et les sentiments politiques absorbaient tout autre sentiment.

Ce que [le législateur de Sparte] Lycurgue avait produit par ses lois en faveur de l’esprit républicain, la monarchie française l’avait opéré par l’empire de ses préjugés en faveur de la vanité des rangs.

Cette vanité occupait seule presque toutes les classes: l’homme ne vivait que pour faire effet autour de lui, pour obtenir une supériorité de convention sur son concurrent immédiat, pour exciter l’envie qu’il ressentait à son tour.

D’individu en individu, de classe en classe, la vanité souffrante n’était en repos que sur le trône; dans toute autre situation, depuis les plus élevées jusqu’aux dernières, on passait sa vie à se comparer avec ses égaux ou ses supérieurs; et loin de prendre en soi le sentiment de sa propre valeur, on cherchait dans les regards des autres l’idée qu’ils se faisaient de l’importance qu’on avait acquise par ses pareils.

Cette contention d’esprit sur des intérêts frivoles en tout, excepté par l’influence qu’ils exerçaient sur le bonheur, ce besoin de réussir, cette crainte de déplaire, altéraient, exagéraient souvent les vrais principes du goût naturel: il y avait le goût de tel jour, celui de telle classe, enfin celui qui devait naître de l’esprit général créé par de semblables rapports. »

Lorsque Madame de Staël parle de « l’esprit général créé par de semblables rapport » nous comprenons bien évidemment que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante.

Elle décrit ainsi de manière évidente comment l’esprit de moquerie s’est implanté dans la culture nationale, dans l’aspect bourgeois de la culture.

Bien entendu, ce n’est pas propre à la bourgeoisie française, mais l’esprit national français est connu dans le monde entier pour son mépris hautain, pour son attitude égocentrique, son culte permanent du style littéraire et de la pose.

Voilà ce qu’il s’agit bien de comprendre, voilà ce que le PCMLM se doit de critiquer: si l’on veut dépasser le matérialisme bourgeois, obstacle à une juste compréhension du monde, il faut avoir un aperçu juste des caractéristiques nationales françaises que la culture socialiste doit éliminer.

La moquerie en tant que « style » doit être comprise comme expression conformiste, comme collaboration avec les valeurs de l’ancien, comme refus d’admettre l’émergence du nouveau!

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