L’esprit français de la rébellion légale (expressionnisme et surréalisme, romantisme et symbolisme: le cas français)
Les français râlent, protestent, mais finalement acceptent de s’inscrire dans les institutions. Voilà une réalité culturelle incontournable, un fait que l’on peut constater dans toute l’histoire de la France moderne.
La mobilisation pour la guerre de 1914 a été on ne peut plus « légale. » La prise du pouvoir par Pétain s’est placée sous les auspices de la légalité, tout comme la réinstauration républicaine en 1944-1945. Mai 1968 n’a (officiellement) pas connu de morts, et les mouvements révolutionnaires des années 1970 se sont institutionnalisés, ou bien ont disparu et d’importants cadres ont rejoint les institutions étatiques ou privées.
D’où vient cet esprit français de la « rébellion » légale?
D’où vient le fait que ce soit en France qu’il y ait le moins d’actions illégales (c’est-à-dire quasiment aucune) de la part du camp révolutionnaire, comparé aux innombrables actions en Allemagne, en Angleterre, en Italie, dans l’Etat espagnol, au Japon, aux USA?
Comment se fait-il que même notre ancêtre, la Gauche Prolétarienne, n’ait finalement pratiqué qu’une « violence symbolique » et mis en avant la question de la « légalité » pour pouvoir pratique la justice, même prolétarienne?
Voilà bien une question à laquelle seule le PCMLM peut répondre.
Pourquoi cela? Parce que le PCMLM a assumé la seule démarche authentiquement scientifique, et se place ainsi de manière correcte dans les luttes de classe.
Et là, que peut-on voir? Que la culture souffre d’énormes fers retenant ses gonds: le culte des classiques de l’époque aristocrate, le matérialisme mécanique, le refus de la dignité du réel.
Il a déjà été parlé de cet aspect important dans l’article « Dynamitons le concept de « classicisme », masque du baroque et du formalisme, fondement de l’idéologie bourgeoise française du « panache » et du « raisonnable » ! »
Rappelons simplement que Voltaire, la figure de la révolte bourgeoise des Lumières, était connu à l’époque pour ses tragédies, qu’il écrivait en alexandrins, dans un respect total des « classiques. »
Il y a là quelque chose d’une signification énorme: c’est la première étape dans l’idée d’une rébellion « légale. » En fait, une telle chose était déjà sensible quand on regarde La Fontaine, qui critique sans critiquer et cela au sein de la cour.
On doit s’imaginer quand même que la bourgeoisie met totalement La Fontaine en avant, sans jamais parler de Fénelon qui lui à la même époque avait attaqué quasi ouvertement l’autocratie de Louis XIV dans son roman Les Aventures de Télémaque!
Que la bourgeoisie française pratique le culte de la légalité est dans l’ordre des choses, mais pourquoi ce culte concerne-t-il la période de l’autocratie de Louis XIV?
Il y a là une clef idéologique, une contradiction. Tentons d’y voir plus clair en partant de notre époque.
Nous savons que Camus est mis en avant comme grande figure de la révolte légale, de la rébellion somme toute intellectuelle, et en tout cas refusant le communisme. Ici, il fait partie d’un trio dont font également partie Sartre et Nizan.
Or, la culture de ce trio a bien une base: quelle est-elle? Eh bien il s’agit de celle du surréalisme.
Dans les premières années du 20ème sièce, alors que l’Allemagne a eu l’expressionnisme, la France a connu le surréalisme et les Ready-Made de Marcel Duchamp, comme le fameux urinoir (appelé « Fontaine »).
La différence est énorme. En France la révolte est intellectualisée, elle est conceptuelle. Un urinoir à l’envers qu’on appelle « Fontaine » relève du concept, de l’intellect. L’écriture automatique des surréalistes relève pareillement de la « pensée. »
L’expressionnisme a lui une dimension torturée: il ne s’agit pas d’une posture, mais d’une esthétique. Le Cri de Munch a en lui cent fois plus de rébellion que le surréalisme français, car il a la dignité du réel.
L’expressionnisme montre la douleur, la souffrance – le groupe Nirvana (ou bien le groupe avant-gardiste Tool) sont un équivalent expressionniste moderne.
Le surréalisme, Camus avec La chute ou Sartre avec La nausée ou bien encore Nizan avec Antoine Bloyé, ne montrent pas la souffrance, ils l’établissent comme posture. Ici, celui qui est dans notre camp à nous, c’est Jean Genet, qui relève de l’expressionnisme car il est exprime les douleurs, il donne corps au tourment.
Mais Jean Genet est une exception, qui ne durera pas, lui-même rejoignant le camp de la rébellion « légale » (avec les pièces de théâtre) et de la posture. En ce sens, il rappelle Rimbaud dont la poésie combinant réalité, poésie et protestation, n’aura duré que le temps d’une jeunesse.
Là est le noyau du problème: en France la rébellion est littéraire et intellectualisée, elle n’arrive pas à atteindre les corps. L’expressionnisme lui atteint les corps, la dimension physique: Oskar Kokoschka, Egon Schiele, Otto Dix constatent la décadence, l’isolement, la souffrance, les corps.
En France, il n’y a rien eu de cela. C’est de là que vient le principe de la rébellion « légale. » Il y a une coupure entre la réflexion et le réel, le sensible. On peut parler de révolution dans n’importe quel café, mais cela ne prête pas à conséquence. On s’engueule dans une même famille selon des clivages politiques, mais cela n’est qu’un jeu (qu’on retrouve par exemple dans le film « Le pari » de Didier Bourdon et Bernard Campan).
C’est ce qui explique l’apparition récurrente d’une frange illégaliste « désirante » depuis mai 1968, dont l’unique thème est la transgression et la marginalité. Un courant qui doit en fait tout à Georges Bataille.
Mais cet illégalisme, ce culte désirant de la transgression n’est que le contre-produit de la dimension matérialiste mécanique de l’idéologie dominante. Cet illégalisme bascule dans le romantisme, dans la réaction, car voyant un matérialisme mécanique, il s’imagine que même le matérialisme dialectique est mécanique.
Reste à nous demander: pourquoi le surréalisme a-t-il existé en France?
La réponse est claire et seul le marxisme – léninisme – maoïsme peut y répondre. Déjà parce que nous avons compris l’importance de l’idéalisme de type « psychologique » de Bergson, qui met en avant le vitalisme et l’intuition.
Mais la clef culturelle est qu’il n’y a pas eu en France de symbolisme.
Le symbolisme français est un mythe: en fait ce qu’on appelle « symbolisme » en France n’est que la continuité du romantisme.
Ce qui change tout: le « symbolisme » français n’est alors pas une révolte artistique, mais une idéologie réactionnaire. Et effectivement, le « symbolisme » français a le même fond culturel que le romantisme français: spiritisme, culte du surnaturel, fascination pour l’occultisme, posture de dandy, culte de la décadence.
Avec en plus, et c’est là une preuve irréfutable, un respect profond et absolu pour la religion catholique. Même le représentant typique du « symbolisme » français qu’est Péladan est totalement respectueux du dogme catholique, même s’il y ajoute une note mystique – tout comme les romantiques par ailleurs.
On a dans le symbolisme français exactement les mêmes valeurs que dans le romantisme français. Au sujet de son fondateur Chateaubriand, auteur et intellectuel, Théophile Gautier dit la chose suivante:
« Chateaubriand peut être considéré comme l’aïeul ou, si vous l’aimez mieux, comme le sachem du romantisme en France. Dans Le Génie du christianisme, il restaura la cathédrale gothique ; dans Les Natchez, il rouvrit la grande nature fermée ; dans René, il inventa la mélancolie et la passion moderne. » (Histoire du romantisme)
Il y a par contre bien un symbolisme dans de très nombreux autres pays, sauf que ce symbolisme correspond en fait à l’expression de la culture de type national-bourgeoise.
Le symbolisme tel qu’il a existé dans ces pays est devenu le style national de ces pays, jusqu’à aujourd’hui.
Le symbolisme « français » n’est lui qu’un phénomène parisien en définitive, et un phénomène très secondaire: il n’est qu’une composante du romantisme.
Pourquoi un tel décalage? Pour la simple raison que le symbolisme puise énormément dans le Moyen-Âge.
Dans un pays comme la France la référence au Moyen-Âge est réactionnaire et est celle du romantisme. Il n’y a rien de « nouveau. »
Or, dans les autres pays, il n’y a pas eu de révolution bourgeoise, et la bourgeoisie s’allie après 1848 avec l’aristocratie. D’où la formation d’une idéologie nationale dont la forme est semi-moderne semi-féodale.
L’élément le plus typique de cet art national « tardif » pour ainsi dire est sans doute le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, de tonalité médiévale, avec la décoration intérieure correspondante évidemment. Mais on doit penser plus largement au style Secession autrichien, au modernisme catalan (avec Gaudi), au Jugendstil allemand, le style Tiffany aux USA, l’art nouveau en Belgique, etc.
Tous ces pays ont eu une formation nationale tardive, avec une culture nationale-bourgeoise de type romantique / symboliste par ailleurs encore aujourd’hui constitutive de leur identité nationale.
A l’opposé, les pays à la culture nationale-bourgeoise déjà assez constituée et développée n’ont pas eu de symbolisme, ou bien un symbolisme en fait romantique: la France donc, mais aussi la Suisse (pas d’art nouveau, peu de symbolisme excepté Böcklin de fait romantique-mystique), la Hollande.
Et on comprend ici la question de la rébellion « légale » propre à la France, comme on comprend une dimension très importante des pays à la culture national-bourgeoise formée tardivement.
Dans ces derniers pays, l’aristocratie était présente fortement et a amené une exigence de respect traditionnel des institutions.
Il n’y a pas de place pour la rébellion de manière « institutionnelle » : on est dans le système institutionnel ou pas (la social-démocratie organisant les ponts et les passages).
D’où un Parti Communiste historiquement immédiatement isolé culturellement dans les années 1920-1930 ou même directement criminalisé, ainsi qu’une frange de la jeunesse révoltée et alternative tout au long des années 1960-2000 (scène alternative permanente et importante, mouvement autonome, squatter, lutte armée ininterrompue).
La France présente le schéma contraire: le Parti Communiste est le seul à s’être implanté culturellement, en trahissant sa raison d’être au nom du contrôle des municipalités, et il est en Europe le seul à s’être maintenu, jouant le rôle justement de partisan de la rébellion « légale. »
Et à l’inverse, il n’y a aucune frange rebelle organisée de manière ininterrompue, principalement dans la jeunesse. Il y a par contre des partis « d’extrême-gauche » légalistes, participant aux élections, liés aux syndicats, et à côté des groupes d’extrême-gauche jouant le rôle de cercles intellectuels sans pratique, etc.
Tout cela car la rébellion « légale » de type français se fonde sur un parcours ininterrompu:
a)La révolution française a liquidé les aristocrates, mais elle n’a pas touché à des pans entiers de la culture. Les aristocrates ont été pendus, mais personne n’a touché aux alexandrins, ni à la règle des trois unités (temps, lieu, action) au théâtre.
La raison en a été le grand élan national, amenant la bourgeoisie françaiseà imaginer universel son parcours, ses valeurs, etc.: c’est le jacobinisme, Napoléon. Puis la restauration, qui a suivi la défaite napoléonienne, a continué de défendre les anciennes valeurs de l’époque aristoctatique.
b)Ainsi, dans la période 1815-1848, l’aristocratie a le romantisme et la bourgeoisie a elle le réalisme: la question des « classiques » est mise de côté.
Et en 1848 la bourgeoisie victorieuse réitère sa position de tout assumer « en bloc » sans faire le tri, tout en s’appropriant les romantiques qui changent de maître et bouleversent les formes classiques au nom de l’individualisme.
Ce sont les « rebelles » littéraires Charles Nodier, Victor Hugo, et Alfred de Vigny, figures romantiques dont l’obsession aura été leur admission (réussie) à l’Académie française.
C’est pour ne pas avoir compris cette intégration à la française, ce principe de la rébellion « légale » que le Parti Communiste s’est fait littéralement avalé par les institutions, tant dans le Front Populaire qu’en 1944-1945.
Si Barbusse a été un grand écrivain, le fait est que son grand roman « Le feu » a obtenu le prix Goncourt en pleine première guerre mondiale. De la même manière, les philosophes « contestataires » parisiens des années 1970 qu’ont été Michel Foucault, Gilles Deleuze, Alain Badiou… se sont vus offrir une faculté: l’université de Paris 8 – Vincennes.
Les exemples ne manquent pas: le Parti socialiste de Mitterrand est un exemple très parlant, comme le débauchage de cadres socialistes par Sarkozy.
Et il est évident que cette culture de la rébellion « légale » trouve sa source dans le matérialisme bourgeois, comme l’explique l’article « Le matérialisme bourgeois contre la dignité du réel et la réalité sensorielle: affrontons Descartes et l’esprit vivisecteur français. »
La bourgeoisie française met en avant sa propre vision du monde, sa propre vision du « rationnel. » Elle a réussi à faire en sorte que les révolutionnaires se transforment en idéalistes romantiques, avec une culture baroque coupée des masses, ou bien s’intègrent de manière pragmatique – machiavélique, adoptant alors un ton formel et le costard-cravate.
Le PCMLM dynamite ce schéma et pose les jalons de l’application en France de la science, de la dialectique:
a) le PCMLM assume la stratégie de la guerre populaire, de l’optimisme révolutionnaire, et condamne toute démarche pragmatique – machiavélique.
b) le PCMLM rejette la nostalgie, le passéisme, il lève le drapeau du nouveau contre l’ancien!