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Parti Communiste d'Allemagne La joie par ordre
mai 1936
Le Frankfurter Zeitung a publié le 1er mai une collection de phrases creuses sur les « fêtes du 1er mai » et raconté à ses lecteurs que la célébration du 1er mai en Union soviétique n'est qu'une « parade en l'honneur de la Révolution mondiale », alors que dans l'Allemagne hitlérienne c'est une fête du peuple « tournée vers l'intérieur et non vers la Révolution mondiale », pleine d'harmonie et de gaîté.
Pour fournir sa contribution à la gaîté « tournée vers l'intérieur », l'auteur de l'article en vient à la conclusion suivante :
« Mais il est vrai que l'on peut détruire de fond en comble même la joie et la gaîté. On peut dire : « Homme, sois donc content ! » sur un ton courroucé. Mais si on le hurle assez souvent, cela finit par devenir comique et alors on atteint son but, quoique par un détour. »
On ne peut comprendre ce raisonnement qu'après avoir lu l'appel du 1er mai du « Front du travail allemand » , l'appel du docteur Ley.
Cet appel ne commence pas par les mots : « Garde a vous ! A droite, en ligne ! Demi-tour », mais par les mots : « Réjouissez-vous de la vie ! »
On peut dire cela d'un ton courroucé. On peut le hurler jusqu'à ce que l'Allemand comprenne : « Maintenant, la chose devient sérieuse. Je ne dois pas seulement battre la France, pas seulement payer les impôts et me nourrir d'histoire mondiale en guise de beurre, pas seulement verser des avances pour la guerre et trembler devant la Gestapo, je dois aussi me réjouir de la vie ».
Dans l'Allemagne des camps de concentration et de la course aux armements, la gaîté est morte, mais l'ordre est donné : « Alignez- vous pour vivre joyeusement, nous maintenant saurons bien vous inculquer la joie à vous, les critiqueurs et les défaitistes ».
Monsieur Ley commande:
« Allemands des villes et des champs : Réjouissez-vous de la vie ! Toutes les alouettes lancent leurs trilles dans le printemps. Tous les pinsons et tous les merles chantent dans le printemps plein de fraîche rosée. Le mois de mai est là, disent les fleurs de champs et les arbres.
Ce ne sont que chants à travers la nature, les arbres se couvrent de bourgeons. La vaste création infinie de Dieu résonne, chante, jaillit et rit dans sa joie de vivre débordante. »
C'est le prélude : les pinsons et les merles chantent dans le matin, les bourreaux de la Gestapo l'inculquent aux gens, et tout près de l'échafaud et de l'usine d'armements, « tout chante, jaillit et rit dans sa joie de vivre débordante ».
Il est bien entendu que cette joie de vivre est un produit national- socialiste, auparavant, elle n'existait pas. Seul un homme mis au pas peut « affirmer » la vie. Monsieur Ley nous l'apprend :
« La bourgeosie à tendances libérales ou le prolétariat marxiste niaient tous deux la vie. Ils haïssent. Ils haïssent leurs compatriotes, et, en fin de compte, se haïssent eux-mêmes... »
Le docteur Ley montre par des exemples que les communistes et les socialistes ne veulent pas vivre. Ils n'ont pas l'esprit de création.
Aussi les nazis leur enlèvent-ils la vie, les jettent ans les sous- sols de la Gestapo et dans les camps de concentration pour leur inculquer l'esprit de création.
« Réjouissez-vous de la vie ! La vie a de nouveau un sens », proclame M. Ley. Chaque nouveau canon, chaque nouveau vaisseau de ligne, chaque nouvel obus à gaz matérialise ce sens: réjouissez- vous de la vie !
Lorsque le Reichstag brûlé, c'était « l'aube de la joie de vivre », lorsque le monde prendra feu, il périra dans les flammes de la joie de vivre. Homme, sois donc content, réjouis-toi, il n'y en a plus pour longtemps!
« Réjouissez-vous de la vie ! Nous avons un Führer incomparable, unique... »
Le Führer marche en tête du peuple allemand pour apprendre au monde à se réjouir par ordre. Mais toute cette joie de vivre finit par incommoder quelque peu le docteur Ley en personne; chacun sait en Allemagne qu'il se réjouit de la vie comme dit la chanson « tant que la lampe brille et qu'il y a du vin du Rhin en suffisance ».
Mais est-il en état de communiquer sa joie aux masses du peuple, cela ne lui paraît plus à lui-même aussi indubitable. Aussi ajoute- t-il:
« Au nom de trente millions d'Allemands travailleurs, groupés dans la communauté nationale-socialiste, la Force par la joie, j'ai le droit de vous dire, mon Führer : ces hommes et ces femmes ne veulent pas le paradis des promesses mensongères et des illusions fascinantes.
Ces hommes et ces femmes ne veulent pas seulement du soleil et du plaisir, ils savent que la vie est faite de soleil et de pluie, de joie et de soucis, de jours de fête et de jours ordinaires, de bons et de mauvais jours... Vous avez appris cela à notre peuple. »
Il est évident qu'on ne savait pas auparavant qu'il y a le jour et la nuit, l'hiver et l'été et que seul Hitler a inculqué cela aux hommes.
Néanmoins, cela tranquillisera le Führer d'entendre le docteur Ley lui affirmer, « au nom de 30 millions d'Allemands travailleurs », que personne en Allemagne ne veut avoir « le paradis des promesses mensongères » que les nazis offraient si généreusement au peuple allemand avant la prise du pouvoir : suppression de l'asservissement des hypothèques et de la misère paysanne, fin du capitalisme,etc.
Toutes ces promesses fallacieuses n'ont plus de valeur puisque le peuple ne désire pas seulement de bons jours, mais aussi des mauvais.
Hitler s'en est chargé ; le peuple allemand a connu de mauvais Jours et, sous le joug brun, il en connaîtra de plus mauvais encore - mais le désire-t-il vraiment ?
Ley a beau parler que a vraie joie de vivre est faite précisément de ce qu'il y a aussi de la pluie, des soucis et des mauvais jours, il a beau prescrire que le devoir de chaque Allemand est, par conséquent, de se réjouir de la vie, tout cela a des accents peu convaincants comme en témoigne la réflexion suivante que nous empruntons a la Frankfurter Zeitung : « On peut détruire de fond en comble, même la joie et la gaîté ».
L'appel du Dr Ley est symptomatique des nouvelles méthodes du fascisme hitlérien.
Voilà que Hitler et ses acolytes parlent tout à coup de paix et de liberté, de démocratie et de joie de vivre.
Plus durement ils oppriment le peuple, plus violemment ils menacent la paix, et plus activement ils essayent d'estomper derrière des nuages rosés la guerre à laquelle ils se préparent.
Ils parviennent malheureusement à duper de grandes parties du peuple allemand ; mais inculquer à coups de matraque la joie de vivre aux masses du peuple, cela ne réussira pas aux bateleurs roués du IIIè Reich.
On peut sans doute mourir par ordre, mais on ne peut pas se réjouir de la vie par ordre. Pour se réjouir de la vie, un peuple doit être libre.
Tant que le cauchemar Hitler pèse sur l'Allemand, tant que les limiers de la Gestapo épient chaque mot, chaque regard, chaque sourire, tant que le gaz asphyxiant du fascisme se condense toujours plus en nuages de guerre, tant qu'il en sera ainsi, il n'y aura en Allemagne, ni gaîté, ni joie.
« Mais si les corbeaux, les vautours, Un de ces matins disparaissent Le soleil brillera toujours »
dit le chant de l'Internationale.
Et c'est seulement lorsque Hitler tombera que le peuple allemand connaîtra à nouveau la joie.