Comment une chose se transforme en son contraire : l'exemple de « Libération »



A la fin des années 1960, les maoïstes de la Gauche Prolétarienne avaient pris connaissance des documents publiés dans la revue révolutionnaire indienne «Libération.»

Reprenant les thèses formulées par Charu Majumdar, ils affirmaient alors qu'il fallait mener en France la guerre du peuple, que comme le peuple n'avait pas d'armes il fallait commencer sur le tas à généraliser la résistance, jusqu'à l'armement général du peuple et la révolution.

C'est dans ce cadre que la Gauche Prolétarienne a considéré qu'en 1945 les traîtres avaient volé les armes au peuple, que la Gauche Prolétarienne a compris la nature du « PCF » et de la CGT comme obstacles à la révolution, ainsi que l'importance de monter des comités de lutte, des comités d'atelier, un secours rouge, des groupes ouvriers anti-flics... C'est-à-dire des organisations de masse générés par le parti de la nouvelle résistance.

C'est dans ce cadre qu'a été fondé l'Agence de Presse Libération.



Le projet de « Libération » s'inscrit dans le projet révolutionnaire de la Gauche Prolétarienne, dans la stratégie maoïste; « Nous voulons que demain, le peuple ait le pouvoir, et nous savons qu'il ne l'arrachera que par la lutte armée prolongée ; le concept stratégique qui guide notre travail c'est donc « se préparer, préparer le peuple en prévision d'une guerre » ; la lutte politique que nous menons aujourd'hui doit préparer la lutte politique armée que nous mènerons demain. » (GP, De la lutte violente de partisans, 1970).

L'Agence de Presse Libération a ainsi existé en 1972 et 1973, avant qu'avec la dissolution de la Gauche Prolétarienne ne soit fondé le quotidien Libération, sur une ligne non pas de « comités Libération » mais d'une administration élitiste, c'est-à-dire sur les principes d'organisation d'un journal bourgeois.

Il est impossible de comprendre la naissance de Libération comme quotidien, ni sa forme, sans voir qu'il s'agit d'un véritable hold up sur une partie de l'organisation, un hold up permis justement par la soit disant « auto-dissolution » de celle-ci.

La naissance de « Libération » comme quotidien est en effet le fruit d'un putsch de la part d'éléments bourgeois infiltrés dans la Gauche Prolétarienne ainsi que d'opportunistes véritablement achetés par les perspectives de promotion dans le cadre du capitalisme.

Le maoïsme permet de comprendre le monde tel qu'il est, mais ces gens, renonçant à servir le peuple, ont décidé d'utiliser ces connaissances pour s'intégrer dans le monde bourgeois.

Profitant de leur expérience d'organisation, des moyens construits par la Gauche Prolétarienne, de leur culture révolutionnaire et de leur connaissance des masses pour se donner une image authentiquement populaire, ces gens ont décidé d'avoir leur place au soleil.



Ils ont pour cela profité de l'application erronée du centralisme démocratique dans l'organisation, application erronée permettant, en l'absence de congrès, de statuts, etc., bref de la légalité du Parti, l'organisation de ce putsch.

La liquidation de l'organisation au nom de quoi « tout aurait changé » a permis l'autorisation par la bourgeoisie de lancer le quotidien - sans cela Libération n'aurait pas pu exister, car cela aurait été intolérable pour les dominants.

En Allemagne la même chose s'est passé avec le quotidien «TAZ» et les «Vert - alternatifs», structures clairement soutenues par la bourgeoisie pour intégrer le mouvement maoïste incapable d'assumer sa stratégie.

Ce processus était en tant que tel inévitable, parce que la bourgeoisie pèse de tout son poids pour briser l'organisation révolutionnaire de l'intérieur; la lutte entre deux lignes existe dans le parti comme reflet des contradictions de la société, mais à la différence d'en Turquie ou d'en Inde, où le drapeau n'est pas tombé, malgré les trahisons des éléments opportunistes, en France la « Nouvelle Cause du Peuple » n'a pas été capable de comprendre le processus ayant amené la décadence de la Gauche Prolétarienne.

Au lieu de refonder la Gauche Prolétarienne, les activistes de la « Nouvelle Cause du Peuple » ont tenté de reconstruire à la va-vite des structures de lutte; une démarche spontanéiste qui ne pouvait pas résoudre la question clef : l'idéologie.

Mais comment l'idéologie de la Gauche Prolétarienne s'est-elle « effondrée » aussi rapidement?



Un aspect très important est la question des intellectuels. La Gauche Prolétarienne avait atteint une sympathie énorme, et unique, au point qu'une grande partie des « intellectuels » issus de mai 1968 soutenait le mouvement.

Or, ces intellectuels n'étaient pas communistes, mais juste des sympathisants; pourtant la direction de la Gauche Prolétarienne va leur attribuer une fonction de porte-parole, de soutien intellectuel à la cause, notamment avec le journal «J'accuse» ou le «Secours rouge», les interventions de Jean-Paul Sartre, ou encore les discussions avec le philosophe Michel Foucault, etc.

Et ce qui devait arriver arriva : ces intellectuels, bourgeois, devaient inévitablement trafiquer l'idéologie communiste par carriérisme, ou simplement de par leur nature de classe, et portaient en eux la destruction du maoïsme comme idéologie de la guerre populaire.

Il y a ainsi eu le débat sur l'éthique lancé par Sartre, suivi en cela par Benny Lévi, dirigeant de la Gauche Prolétarienne, qui dans ce processus reviendra à la religion judaïque jusqu'à devenir un rabbin conservateur, pro sioniste, allant jusqu'à rejeter toute la tradition populaire pouvant exister dans la religion juive, mais également par les « nouveaux philosophes » André Glücksmann et Bernard-Henri Lévi.

Ce premier mouvement révisionniste est extrêmement important; C'EST GRÂCE AU DEBAT « ETHIQUE » LANCE PAR SARTRE QUE LA CLIQUE OPPORTUNISTE A REVISE L'HISTOIRE, AFFIRMANT QUE LA GAUCHE PROLETARIENNE N'A JAMAIS VISE LA LUTTE ARMEE MAIS SEULEMENT UNE VIOLENCE « SYMBOLIQUE. »



Dans la stratégie prolongée de la Gauche Prolétarienne, l'organisation de la guerre populaire passait par la généralisation des actions des partisans, pas encore armés mais éduquant les masses en ce sens; les révisionnistes ont révisé l'histoire et affirmé que ces pratiques partisanes ne visaient pas la guerre populaire, n'avaient une valeur que symbolique, et que le débat « éthique » lancé par Sartre était dans le prolongement de ce mouvement.

Les « nouveaux philosophes » ont ainsi très clairement révisé l'histoire afin de se vendre à la bourgeoisie au prix fort; la bourgeoisie, trop contente de liquider la théorie militaire du prolétariat, s'est empressée de leur accorder une grande place.

Mais nier la guerre populaire n'était pas suffisant; il fallait pour les révisionnistes également en tarir la source : la Chine populaire, mais également les guerres populaires initiés par les maoïstes dans le monde.

C'est ainsi qu'il faut comprendre la grande offensive politique par l'intermédiaire de la question du Bangladesh, qui a visé à noircir l'image de la Chine populaire et du maoïsme.



Lorsque le Bangladesh a décidé de quitter le Pakistan, en 1971, dans une lutte sanglante qui a coûté la vie à 3 millions de personnes massacrés par l'armée pakistanaise et ses alliés les islamistes bengalis, Bernard Henri-Lévi est apparu la première fois sur la scène nationale française pour parler de cette question, dans un ouvrage selon lui « pro-chinois », « Les Indes rouges. »

Au même moment André Malraux appelait à former des brigades internationales pour le Bangladesh et Philippe Gavi, proche des maoïstes, publiait "Le triangle indien - De Bandoeng au Bengladesh ».

Grâce à cette oeuvre, ce dernier deviendra le co-rédacteur en chef de Libération aux côtés de Serge July, jusqu'en 1986 où il partira au Nouvel Observateur.

Quelles sont les idées propagées par ces bourgeois?

Il y en a deux, essentielles et sans quoi Libération n'aurait pas pu exister : tout d'abord que la Chine populaire ne soutient pas les peuples et nations opprimés comme elle le prétend, car elle aurait soutenu le Pakistan fasciste et non pas le Bangladesh.

Ensuite, il y a l'idée que les maoïstes des pays du « tiers-monde » ne seraient pas des révolutionnaires mais des laquais de la politique extérieure chinoise, que la guerre populaire n'a donc aucun sens.



Pour mener à bien cette propagande, cette clique au service de la bourgeoisie a ainsi nié l'existence des maoïstes bengalis du Parti Prolétarien du Bengale de l'Est, dirigé par Siraj Sirker, qui a mené la guerre populaire contre l'armée pakistanaise puis, après l'indépendance, contre le nouveau pouvoir fasciste à la solde de l'Inde et de l'URSS.

Elle a non seulement nié l'existence des maoïstes, mais qualifié de « maoïste » des cliques révisionnistes voire carrément fascistes, qui se prétendaient favorables à Mao Zedong ou "marxistes-léninistes" et ont simplement soutenu la politique génocidaire du Pakistan!

Tout cela pour dire que les maoïstes étaient déconnectés de la réalité, simplement au service de la politique extérieure de la Chine, et qu'ils auraient dû suivre une autre ligne, favorable à la libération nationale.

Mais c'est justement cette ligne qui a été appliquée par le Parti Prolétarien du Bangale de l'Est et son fondateur Siraj Sikder, expérience authentique de guerre populaire maoïste (allant jusqu'à aujourd'hui) que Gavi passe sous silence car cela aurait ruiné sa thèse.



A côté de cela, cette clique d'intellectuels bourgeois a repris les informations du social-impérialisme russe comme quoi la Chine était alliée aux USA contre l'Inde et l'URSS, et comme quoi la Chine soutenait le Pakistan!

En réalité la Chine soutenait naturellement les maoïstes, et a fait en sorte de s'affirmer contre une intervention militaire nord-américaine, russe et indienne au Bangladesh.

Phillipe Gavi cite à ce sujet une lettre ou plus exactement un cordon diplomatique, donc non public, écrit par Chou En-Laï alors responsable de la politique extérieure chinoise, expliquant que la Chine était contre une intervention extérieure dans les affaires intérieures pakistanaises - le Bangladesh faisant alors partie encore du Pakistan; Phillipe Gavi dit : voilà, la Chine soutient le Pakistan fasciste!

Or, justement, Philippe Gavi a repris la version publiée par les médias pakistanais, qui a « oublié » la phrase : «La question du Pakistan de l'Est [le Bangladesh] devrait être résolu selon les souhaits du peuple du Pakistan de l'Est.»

En niant l'existence de maoïstes menant la guerre populaire et en niant que le «soutien» de la Chine au Pakistan était simplement dirigé contre les interventions possibles des USA, de l'URSS et de l'Inde, Philippe Gavi fait de la Chine un Etat expansionniste manipulant des « maoïstes » simplement aux bottes d'une nouvelle puissance.

L'image de la Chine ainsi écornée, la guerre populaire et le maoïsme apparaissaient comme un mythe qu'il fallait rejeter. Voilà à quoi ont contribué ces intellectuels !



De la même manière, l'autre organisation maoïste, l'Union des Communistes de France (Marxiste-Léniniste) a sombré précisément sur la même question : après avoir publié un très long document justifiant la soit-disant position pro-pakistanaise de la Chine par des considérations « tactiques » et expliquant qu'un « Etat » doit avoir une position pragmatique - une position naturellement totalement insoutenable pour des révolutionnaires-, cette organisation a logiquement fini par sombrer et par rejeter toute référence politique au maoïsme et aux expériences soviétique et chinoise, devenant « l'organisation politique », une sorte de regroupement anti-idéologique existant jusqu'à aujourd'hui grâce à l'influence de son dirigeant le philosophe universitaire Alain Badiou.

Voilà comment Libération, organisme généré par le parti maoïste, a dégénéré : la clique opportuniste a sapé les fondements de l'idéologie et s'est appropriée des responsabilités au nom de la « technique » (« nous savons écrire », « nous savons parler », « nous savons protester », etc.).

Il était aisé par la suite pour ces intellectuels bourgeois de donner de plus en plus de gages à la bourgeoisie, pour rejoindre le mouvement du « programme commun » se développant parallèlement, pour finir par faire de « Libération » l'organe français de la social-démocratie.

En ce sens, lorsque le journal Libération a titré en couverture en 1977 « RFA [République Fédérale Allemande] - RAF [Fraction Armée Rouge] : la guerre des monstres », il ne fait que prolonger le mouvement qui lui a donné naissance; occuper les locaux comme l'ont fait les autonomes à l'époque n'a permis que de donner à la valeur à un journal pourri dans sa nature même.

Il fallait être dialectique et comprendre la nature de « Libération » selon un point de vue matérialiste; considérer abstraitement les choses avec des critères comme « progressistes », « de gauche », contestataires », etc., n'amène qu'à l'opportunisme et à tolérer des formes sociales apparemment révolutionnaires, en pratique réactionnaires.



Que « Libération » s'effondre aujourd'hui n'est ainsi nullement un hasard, le quotidien de la social-démocratie mitterrandienne ne pouvait vivre qu'avec elle; le départ de Serge July est la conclusion logique de la fin d'une époque, celle où la social-démocratie a réussi à écraser le maoïsme et le mouvement populaire en général.

Quelle ironie qu'en Inde les maoïstes ayant servi d'exemple à la Gauche Prolétarienne n'aient jamais été aussi forts! Soyons à la hauteur de cette perspective historique !

« Libération » est un exemple de chose se transformant en son contraire dans le cadre d'un organisme généré par le parti maoïste, tout comme Rimbaud est un excellent exemple de l'adolescent artiste devenu adulte un commerçant colonial, ou Geismar celui de l'intellectuel passé du service des masses à celui des dominants.

Tout cela confirme parfaitement la thèse maoïste comme quoi « la voie est sinueuse, l'avenir est lumineux »; le drapeau ne doit jamais tomber, voilà ce qui permet d'avancer, au travers des vicissitudes, dans la guerre populaire jusqu'au communisme.

« Lutte, échec, nouvelle lutte, nouvel échec, nouvelle lutte encore, et cela jusqu'à la victoire- telle est la logique du peuple. » (Mao Zedong)


Pour le PCMLM, décembre 2006.