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Explication de la doctrine secrète du Comité Invisible
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1. La ville de Paris a une histoire qui
a été fortement troublée. Ce n'est pas pour rien
qu'après la Commune de Paris en 1871, l'Etat bourgeois
a interdit à la ville de Paris d'avoir un maire.
Ce n'est que lorsque la bourgeoisie aura bien pacifié
la ville que celle-ci aura un maire... Qui s'appellera Jacques Chirac, élu le 25 mars 1977.
En fait, la ville de Paris avait déjà subi des périodes
d'interdictions d'avoir un maire, à chaque fois à la suite d'un soulèvement:
de 1794 à 1848, de 1848 à 1870, et donc de 1871 à 1977.
Et il est évident que la ville de Paris est aujourd'hui très largement pacifiée,
les prolétaires ayant été largement « rejetés » en banlieue.
Mais c'était oublier les bobos et la « nostalgie » qui existe chez les intellectuels
« rive gauche » pour un Paris « rebelle » (à défaut d'être prolétaire).
Toute la littérature d'ultra-gauche se fonde là-dessus: elle pratique
le culte de d'illégalité, mais ne sait que cultiver le « soulèvement »
et elle a donc besoin de Paris, du Paris du 19ème siècle.
Voilà pourquoi on trouve « Paris » aussi souvent présent dans « L'insurrection qui vient »,
un Paris à la fois romantique et du 19ème siècle.
2.Le Paris de « L'insurrection qui vient » n'est
pas seulement le lieu de nostalgie d'une « insurrection »,
il est également le prétexte à l'élaboration d'une nouvelle théorie,
qui est justement le grand « secret » du Comité Invisible.
Car s'il y a d'un côté une référence systématique à Paris et
une valorisation populiste de son histoire de « révoltes »
(« N'importe quel chibani [maghrébin âgé] de Belleville
est plus sage dans ses paroles qu'aucun de nos soi-disant
dirigeants dans toutes ses déclarations »), il y a de
l'autre la conception que Paris est en fait « partout ».
Voici le point de vue du Comité Invisible à ce sujet:
« Qu'on ne nous parle plus de « la ville » et de « la campagne »,
et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s'étend autour de nous
n'y ressemble ni de près ni de loin: c'est une nappe urbaine unique, sans
forme et sans ordre, une zone désolée... ».
Selon Marx et Engels, le capitalisme pousse à l'extrême la
contradiction entre les villes et les campagnes, seul
le socialisme permettant de résoudre cette contradiction;
voilà pourquoi Engels a formulé des thèses clairement
écologistes et pourquoi les communes populaires chinoises
se sont orientées dans une lutte anti-pollution dans les années 1960-1970.
Le Comité Invisible rejette cette thèse car sa conception de la ville est très
particulière (c'est même là le coeur de sa doctrine secrète) et voilà
pourquoi il est également tellement anti-écologiste (« L'écologie n'est pas seulement
la logique de l'économie totale, c'est aussi la nouvelle morale du Capital »).
3. Pourquoi donc le thème de la ville et de Paris au 19ème siècle revient
donc tellement dans « L'insurrection qui vient »? Quelle est la conception « cachée »
du Comité invisible, qui a fasciné par sa radicalité?
En fait le Comité invisible fournit une explication, mais de manière « hérmétique »,
c'est-à-dire de manière « codée », « ésotérique »,
de manière réservée aux initiés avec la phrase suivante:
« C'est une thèse défendue et défendable que la littérature
moderne naît avec Baudelaire, Heine et Flaubert,
comme contrecoup du massacre d'Etat de juin 1848.
C'est dans le sang des insurgés parisiens et contre le silence
qui entoure la tuerie que naissent les formes littéraires modernes -
spleen, ambivalence, fétichisme de la forme et détachement morbide. »
Il s'agit ici d'une allusion directe à l'ouvrage de l'allemand Dolf Oehler:
« Le spleen contre l'oubli, Juin 1848 (Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen) »,
ouvrage se fondant lui-même sur l'interprétation de Baudelaire faite par
le philosophe allemand Walter Benjamin.
Voilà la logique intellectuelle au coeur de la doctrine secrète du Comité Invisible:
Baudelaire a fait une théorie de la ville, dans les années 1930
Benjamin l'a interprétée comme « révolutionnaire »,
à la fin des années 1980 Oehler en a systématisée les
fondements, et le Comité Invisible en a fait toute une vision du monde dans les années 2000.
4.Avant d'expliquer les thèses de Benjamin et d'Oehler,
qui sont le fondement des thèses du Comité Invisible,
il faut bien comprendre justement que le Comité Invisible est parisien
et donc littéraire.
Les nombreuses activités littéraires et universitaires
de son fondateur ont été cité à de nombreuses reprises par
les journaux bourgeois après les arrestations.
On notera d'ailleurs à ce titre que c'est le philosophe italien Giorgio Agamben, qui
est un grand connaisseur de Walter Benjamin justement, qui a aidé
le fondateur du Comité Invisible pour la naissance de la revue « Tiqqoun », terme volé
à la doctrine secrète juive « cachée » dans ce qu'on appelle la Kabbale.
Le philosophe Giorgio Agamben est également un « spécialiste » de Heidegger (qui a tenté de
créer une sorte de « métaphysique occidentale » durant les années 1930) et là encore
on retrouve le fondateur du Comité Invisible, qui se présente lors d'un colloque d'actuel Marx
en tant que... « doctorant EHESS, métaphysicien critique, co-animateur de la revue Tiqqun »...
Mais il faut également savoir que ce dernier a également préfacé un
ouvrage avec des textes de Blanqui, et que le mouvement de 1848 contenait
une très importante part de littéraires.
Si l'on voit en plus que le fondateur du Comité Invisible a écrit des
ouvrages comme Théorie de la jeune fille, Bloom... on se rappelle alors que
l'ultra-gauche française a toujours été initialement un mouvement littéraire:
il se fonde sur les artistes surréalistes qui dans les années 1930 penchaient vers
le trotskysme, puis sur des personnalités littéraires délirantes et mystiques
(comme Georges Bataille) tentant de faire de la politique «ultra», et enfin
sur l'«Internationale lettriste» et l'«Internationaliste situationniste.»
De fait, il existe à Paris un fort courant idéologique qui considère
que les artistes sont des « rebelles », des alliés naturels des
victimes du capitalisme qui survivent dans les bas-fonds:
l'artiste est anti-bourgeois par excellence, et il est aussi au-dessus des « misérables »
intérêts prolétariens car l'artiste seul est «révolutionnaire» à
l'opposé du prolétariat qui ne comprend pas les «enjeux» ni
la « profondeur » et se vend finalement à la société (de l'argent, de consommation, etc.).
Ce courant va du décadent Baudelaire au groupe de rock'n roll
«Brigada Flores Magon»: dans les deux cas, on a la
figure du rebelle qui est artiste donc «vraiment» révolutionnaire.
Durant les années 2000, «l'élite» au sein de la CNT syndicaliste-révolutionnaire
était sa fraction redskins avec sa culture rock'n roll, son style, etc.
Le musicien parisien se considère toujours considéré
d'une «mission», comme d'ailleurs, le cinéaste, le photographe
«professionnel», etc.
Et dans tous les cas avec ce genre de « figure », on a une mise
en avant du Paris du 19ème siècle et une méconnaissance absolue
(ou une négation complète) du Front populaire, du Parti
Communiste sur la ligne classe contre classe, etc.. c'est-à-dire de l'histoire
de la classe ouvrière losque celle-ci n'en était pas qu'à ses balbutiements.
Et on a par contre une valorisation des « apaches »
(voyous parisiens du début du 20ème siècle), de la « plèbe »,
du « peuple », avec une grande fascination pour les « bandes »
(comme le montre l'énorme succès récent du forum de hip hop 187
avec son topic sur les bandes des années 1980).
Le compteur de l'histoire s'est arrêté juste avant la guerre de 1914,
on ne connaît que les anarchistes individualistes à la Ravachol
ou bien la CGT syndicaliste-révolutionnaire (ou bien ceux qui
tentent un siècle après de faire pareil),
le slogan politique maximum reste « vive la sociale »,
« à bas les chefs », la seule perspective est le « grand soir »,
l'insurrection, la grève générale, etc.
5. Baudelaire est l'un des auteurs les plus connus en France;
il est absolument incontournable au lycée.
Et il est une figure de la nouvelle « couche sociale » d'artistes qui
naît au 19ème siècle, ces artistes « maudits », déclassés, vivant aux
crochets de la bourgeoisie tout en mettant en avant un style de vie décadent
(opium, absinthe, haschisch, etc.), le dandysme, le snobisme, etc.
qui est propre aux grandes villes anonymes peuplées par la « foule. »
Aujourd'hui le site fasciste « Zentropa » met très exactement en avant ce « style. »
Et les artistes du 19ème siècle, qui se considèrent ainsi comme « à part »,
sont alors fortement teintés d'idéalisme et ont une gigantesque fascination
pour la métaphysique, la magie, le spiritisme, la réincarnation, etc.
Si « Zentropa » est une escroquerie intellectuelle coupée de la culture historique de chaque pays
et se revendique catholique
sans donc rien assumer du côté « magique » et symboliste de la fin du 19ème siècle,
Baudelaire qui lui est authentique n'y coupe évidemment pas:
influencé par le mystique suédois Swedenborg, il émit même
toute une thèse mystique sur le monde (les fameuses « correspondances » entre
le monde spirituel et le monde matériel).
Ici justement, Walter Benjamin et Dolf Oehler n'ont pas cette conception qui
reconnaît en Baudelaire un simple « décadent » individualiste et parasitaire,
typique du développement du capitalisme.
Selon eux, le mouvement populaire de 1848 écrasé par la république victorieuse
a provoqué un traumatisme. Flaubert et Baudelaire se
voient alors propulsés au rang de « révolutionnaires »,
mais de « révolutionnaires » qui ne peuvent pas
l'être en raison de la situation.
Il s'agirait donc d'un socialisme « hermétique », caché, voilé, qui ne peut s'assumer.
Benjamin dit au sujet de la poésie de Baudelaire qu'elle « brille au
ciel du Second Empire comme « un astre privé d'atmosphère » (Nietzsche »
(Sur quelques thèmes baudelairiens).
Benjamin et Oehler sont explicites quant à la dimension « révolutionnaire »
de Baudelaire. Au sujet de Baudelaire, Oehler explique que « certains aspects
de la théorie de Marx sur l'émancipation des
travailleurs deviennent ici une parabole satanique. »
La mise en avant par Baudelaire du personnage typiquement parisien
du « flâneur » lui fait dire que « La mélancolie du flâneur solitaire
fait flamboyer des visions d'un Paris insurrectionnel au milieu de
l'éclat des ténèbres du second Empire, vision où s'est
perdue la naïveté romantique des quarante-huitards et qui portent en elles leur
propre négation. »
Comme on le voit ici clairement, l'enthousiasme revient à de la « naïveté » et
pour être révolutionnaire il n'y a pas besoin d'avoir une identité prolétarienne,
il suffit d'être « anti-bourgeois ».
Oehler parle d'ailleurs des « plébéiens de la Commune; partis à l'assaut du ciel. »
Le fascisme n'a pas dit autre chose, associant un pessimisme
néo-darwiniste social avec une esthétique anti-bourgeoise passant
« au-dessus » du prolétariat.
Pour Oehler, le pessimisme de Baudelaire est justifié par son époque; pour les communistes
au contraire la naissance du prolétariat amène l'optimisme, idéologie du nouveau chassant l'ancien.
Pour Oehler, Baudelaire savait que les artistes ne pouvaient qu'être maudits,
alors que pour les communistes,
l'artiste doit se placer au service du peuple
(c'est la conception du réalisme socialiste élaboré par Gorki et Brecht, Brecht qui pour cette raison
rejetait Baudelaire).
Selon le matérialisme dialectique, la classe révolutionnaire
et son idéologie arbore nécessairement la bannière du nouveau,
le drapeau de l'enthousiasme, l'étendard de l'optimisme.
A l'opposé, selon par contre le Comité Invisible, la modernité c'est le spleen et son acceptation.
6.La question d'une idéologie « anti-bourgeois »
mais non prolétarienne est d'une extrême importance.
La lutte contre la bourgeoisie au 19ème siècle, si elle
possédait un caractère populaire, n'était en rien dirigé par la classe
ouvrière encore bien trop faible, et possédait un caractère
idéaliste et très largement antisémite.
La gauche française acceptait alors l'antisémitisme, qu'elle associait même
à sa lutte « antibourgeoise. »
Une figure incontournable est Alphonse Toussenel,
socialiste disciple de Fourier, qui est l'auteur du « classique » fasciste intitulé
« Les Juifs, rois de l'époque : histoire de la féodalité financière » (1847),
et qui lançait « Mort au parasitisme! Guerre aux Juifs! Voilà la devise de la révolution nouvelle! »
Quand Baudelaire dans « Mon coeur mis à nu » critique
« tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots :
« immoral, immoralité, moralité dans l'art » », il parle aussi
de « la belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive ».
Il va de soi, donc, qu'être communiste ce n'est pas se référer aux soubresauts
d'une période marquée par la naissance du socialisme scientifique et la domination temporaire
d'un anticapitalisme romantique.
Le 19ème siècle caractérise le début du règne de la bourgeoisie, ni plus ni
moins, et la Commune de Paris en 1871 montre la voie nouvelle.
Mais en aucun cas il ne s'agit de faire un fétiche d'une telle période, ou
même d'une quelconque période.
La mise en avant du 19ème siècle durant les années 1990-2000
est très inquiétante, car il va de soi que vu le caractère
utopiste, nationaliste, idéaliste et antisémite de l'époque,
un courant « révolutionnaire » qui s'en revendique ne peut
que sombrer dans un délire « ni droite ni gauche ».
S'il est évident que les anarchistes ou l'ultra-gauche
d'aujourd'hui mettent en avant le « ni droite ni gauche » sans être
pour autant des fascistes, vus leur base sociale et vu l'anticommunisme,
il y a tout de même plus que lieu de s'inquiéter.
La critique idéaliste de
« l'argent », critique évidemment essentiel dans l'ouvrage « L'insurrection qui vient »,
est un strict équivalent de celle ayant existé au 19ème siècle.
7. Dans son analyse de Baudelaire, Walter Benjamin valorise
l'oeuvre de Baudelaire comme étant capable de transmettre «l'expérience
vécue du choc».
Il est évident que le Comité Invisible tente une démarche similaire,
que le fond de la démarche réside dans ce choc, dans une «action exemplaire».
Ceci explique très bien l'idéalisme qui fait des TGV un fétiche de la société moderne
qu'il faut briser grpace à «l'expérience
vécue du choc».
Bien entendu, cette conception est totalement idéaliste et de fait, dans son analyse,
Benjamin se fonde sur l'idéalisme de Bergson,
de Freud; ce qui compte pour lui ce ne sont pas les classes sociales,
mais la « psychologie. »
C'est une option typiquement réactionnaire
qui fait de la bourgeoisie non plus une classe sociale, mais un style de vie.
Benjamin dit très exactement la même chose que les fascistes
lorsqu'il affirme (en faisant une longue citation): « L'image du joueur devint chez
Baudelaire le complément proprement moderne de l'image archaïque
de l'escrimeur. A ses yeux, l'un est une figure tout aussi héroïque que l'autre.
Börne adopte le point de vue de Baudelaire lorsqu'il écrit:
« Si l'on rassemble toute la force et toute la passion (...) qui se
gaspillent annuellement en Europe autour des tables de jeu (...),
y aurait-il de quoi en faire un peuple romain et une histoire romaine?
Mais c'est de cela justement qu'il s'agit!
Comme tout homme est né Romain,
la société bourgeoise cherche à le déromaniser, et c'est à cette fin qu'on
a introduit les jeux de hasard et de société, les romans, les opéras italiens
et les journaux élégants. »
Dans la bourgeoisie, le jeu de hasard ne
s'est acclimaté qu'au XIXème siècle, il était encore l'apanage de la noblesse.
Répandu par les armées de Napoléon, il est devenu ce « spectacle de la vie
élégante et des milliers d'existences flottantes qui circulent dans les
souterrains d'une grande ville » - un spectacle que Baudelaire considère
comme l'« héroïsme de la vie moderne » (Salon de 1846) »
(Sur quelques thèmes baudelairiens).
Des « existences flottantes », la « révolte » contre la « vie moderne »... Une conception
élitiste et secrète... Tout cela appartient au fascisme, pas au communisme, tout cela
appartient à la bourgeoisie, pas à la classe ouvrière.
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